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Dark Girls : comprendre le colorisme pour mieux le combattre

Affiche du film documentaire Dark Girls

Dark Girls, un film documentaire fascinant et controversé, réalisé en 2011 par Bill Duke et D. Channsin Berry. Ce documentaire analyse les préjugés auxquels sont confrontées les femmes à la peau foncée dans le monde : aux Etats-Unis, en République Dominicaine, en Corée… Il nous permet de comprendre ce concept de colorisme en expliquant les origines d’une classification faite en fonction de la couleur de peau. Il nous montre aussi en quoi ce concept est à l’origine du manque d’estime dans certaines cultures, des Etats-Unis aux régions les plus reculées dans le monde.

Des femmes partagent leurs histoires. Elles évoquent des croyances profondément encrées dans les consciences et les comportements qu’on observe dans la société. Mais ces femmes ne nous aident pas seulement à comprendre le colorisme. Elles nous apprennent aussi à s’aimer pour ce que nous sommes, afin que les blessures de plusieurs générations puissent enfin cicatriser.

Le colorisme est donc un des principaux thèmes écoqués dans le documentaire Dark Girls. Le terme « colorisme » désigne un ensemble de préjugés ou des discriminations fondées sur le fait qu’une peau soit plus ou moins foncée. Un individu observera généralement ce phénomène au sein de son propre groupe ethnique. J’avais publié un post au sujet d’une vidéo où une jeune américaine d’origine tamoule nous parlait de « Shadeism » (de l’anglais « shade » qui signifie ton, nuance). Colorism, shadeism… C’est finalement le même concept qu’on retrouve dans ces deux termes.

Photo illustratrice du colorisme

Le terme « colorisme » désigne un ensemble de préjugés ou des discriminations fondées sur le fait qu’une peau soit plus ou moins foncée

Pour en revenir au documentaire Dark Skins, j’ai regardé plusieurs extraits du documentaire, vu qu’on ne le trouve pas en intégralité sur Youtube (question de droits, c’est normal). Voici quelques témoignages, paroles, histoires qui m’ont marquées. Ne pas tout retranscrire (et traduire) a été assez difficile ; la majeur partie des témoignages méritent d’être partagés je trouve. Je ne peux que vous inviter à regarder ce documentaire !

Regarder des extraits du documentaire

Attention ! Les vidéos sont en anglais.

Les témoignages qui m’ont le plus marquée

Ces témoignages sont donnés par ordre d’apparition de la personne dans le documentaire.

Une enfant interviewée par un membre de l’équipe du film

petite-fille-noire-marron

« – Quand tu entends quelqu’un dire de toi « Oh ! Quelle jolie petite noire! », tu penses quoi ? Tu aimes ce mot ?
– Non.
– Pourquoi ?
– Parce que j’aime pas qu’on dise que je suis noire.
– D’accord. Mais pourquoi ? Dis-moi.
– Parce que je suis pas noire. »

Photo de Suzie dans les Razmokets

Hey ! Vous vous souvenez de Susie, dans les Razmokets ?

Ca me rappelle quand, petite, on me disait que j’étais noire, et que je corrigeais : « Bah non, je suis pas noire ! Je suis marron ! » Et effectivement, c’est évident. Personne n’est noir ou blanc au sens propre (à ma connaissance du moins). Alors, pas facile de comprendre pourquoi on nous dit « noir » (ou blanc, ou jaune) au premier abord. Même au deuxième d’ailleurs. « Dans la vie tout n’est pas noir ou blanc ».

Dr. Cheryl Grills, Présidente de l’Association Nationale des Psychologues Noirs Américains

Photo du Dr. Cheryl Grills

Cliquez pour écouter le Dr. Cheryl Grills

« De 1619 à 1865, nous étions principalement des esclaves dans ce pays, aux Etats-Unis. Nous n’étions pas plus que des animaux ou des bêtes. Cela a duré 246 ans. […] Oubliez la beauté ! On n’était même pas considéré comme des êtres humains. Ensuite, c’est le temps d’une émancipation improvisée, de 1865 à 1964. C’était la période post-esclavagiste ; nous étions des hommes sans aucun droit concret. Puis vient le Mouvement des Droits Civiques, de 1965 à aujourd’hui. […] Avant 1965, oubliez la beauté ! Nous n’étions pas des personnes aux yeux de la loi, ni aux yeux de nos voisins, ni pour le pays, ni pour le reste du monde. […]

Dès qu’on parle de racisme, les gens pensent au racisme de chacun. Mais il y a un plus gros problème qui est le racisme institutionnel ou structurel : cet ensemble de principes et de pratiques de tous les jours qui perpétuent le colorisme. On peut le voir n’importe où : dans les média, les publicités, dans les magazines quand on regarde le choix des mannequins, dans les films en voyant qui joue le personnage principal, qui joue la bonne, etc. Donc vous voyez, la société perpétue le colorisme. La société a donc la responsabilité de réagir contre cela et de se corriger. »

Image d'esclaves enchaînées

« Oubliez la beauté ! On n’était même pas considéré comme des êtres humains ! »

Matthew Shenoda, membre de plusieurs comités de direction d’association artistiques et à vocation éducative aux Etats-Unis

« Je pense que [le colorisme] vient du colonialisme, que le colonialisme en a été la première pierre. La façon dont différents pays ont été colonisés au fil des années, en grande partie, mais pas uniquement, par des armées européennes qui n’envahissaient pas ces pays seulement d’un point de vue physique, territorial, mais aussi au niveau culturel en changeant la vision des peuples colonisés, et en leur inculquant des concepts de beauté, d’identité, de supériorité bien spécifiques. Et bien sûr, dans l’histoire de la colonisation, les peuples colonisés apprennent que le colonisateur est supérieur. Si ce supérieur a une certaine apparence, et que vous souhaitez vous élever, alors vous chercherez alors à vous approchez de lui, à lui ressembler. […]

Caricature de Cecil Rhodes réalisée par Edward Linley Sambourne en 1892 en s'inspirant du Colosse de Rhodes

« Et bien sûr, dans l’histoire de la colonisation, les peuples colonisés apprennent que le colonisateur est supérieur. »

Si un enfant entend tout le temps que l’Europe est le summum de la civilisation, que toutes les grandes idées sont venues d’Angleterre, de France, d’Allemagne, il ne cherchera pas la grandeur dans sa communauté ou en lui-même, ni enfant, ni une fois adulte. Il cherchera la grandeur dans une autre communauté et aspirera à lui ressembler. »

D’où l’importance de rappeler que beaucoup de grandes avancés viennent du monde oriental ! La liste des domaines dans lesquels on retrouve ces avancés et petites révolutions est longue : mathématiques, astronomie, médecine, beauté, hygiène… Et Cheick Anta Diop nous apprenait dans ces ouvrages ce que l’Afrique a apportée au reste du monde.

Photo d'un manuscrit de l'ingénieur Al-Jazari

Al Jazari est un grand inventeur et ingénieur arabe. Parmi ses inventions, les pompes hydrauliques, les machines automatiques, un des premiers « ordinateurs » du monde, la manivelle… Vous en découvrirez plus dans le reportage « Les inventions venues d’Orient »

Remarque d’une jeune femme noire

« Vous savez ce que je trouve bizarre ? Je reçois beaucoup de compliments des blancs sur mon teint. Ils aiment ma peau ! Et c’est triste à dire, mais, en me construisant, ce sont les blancs m’ont vraiment appris à aimer ma peau là où les noirs me faisaient en douter. »

Et oui, c’est triste mais parfois, quand on est pas bien dans sa peau, une réponse possible est de projeter ce mal-être sur les autres. On se montre critique avec soi-même et avec les autres. On a du mal avec son poids ? On critiquera les rondes (surtout si elles ont l’air bien dans leur peau). Ce schéma est bien connu et, encore une fois, c’est bien triste. Mais rien n’empêche à chacun de corriger ce schéma, peut-être en prenant le problème par la racine : apprendre à s’accepter.

Photo de la chanteuse Janelle Monaé pendant son discours sur l'acceptation de soi

La chanteuse Janelle Monaé a fait un magnifique discours sur l’acceptation de soi au Black Girls Rock 2012. Pour lire le discours, cliquez sur la photo !

Un dominicain témoigne

« Dans mon pays, en République Dominicaine, c’est encore pire, parce que là-bas, on ne parle pas de racisme comme on le fait ici [ndlr: aux Etats-Unis]. Ici on en parle partout, à la télé ou ailleurs comme d’un réel problème. Là-bas, le racisme passe incognito, dans le privé. Imaginons que je rende visite à une femme qui vit chez ses parents. Si elle a la peau claire et que je suis plus foncé, même si on est tous les deux dominicains, sa mère lui dira « tu vas foutre en l’air ma race et ma famille en me ramenant ce gars là. Tu pouvais pas trouver quelqu’un qui ait ton teint ? Quelqu’un avec les yeux clairs ?… »

Pourtant ce dominicain n’est pas noir ; il a juste la peau plus foncée que d’autres latino. Le colorisme ne touche pas que les populations noires ; il peut concerner tout le monde… Bon évidemment : tout le monde à part les occidentaux / caucasiens, sinon les cabines de bronzage, crèmes et autres produits auto-bronzants ne seraient pas aussi prisés, n’est-ce pas ?

Photos de couples mixtes

Plus clair(e), plus foncé(e)… Au final qu’est-ce qu’on voit ?

Témoignage d’une jeune coréenne vivant aux Etats-Unis mais ayant été en Corée quand elle était plus jeune

« Quand j’étais au CM1, en Corée, c’était vraiment à la mode de paraître blanc comme un linge. Je me démarquais donc beaucoup des autres avec ma peau plus mate. Une fois, nous sommes allés au centre commercial avec ma mère et mon frère. En nous voyant, une femme, qui ne connaissait pas ma mère et était là par hasard dans ce centre commercial, s’est approché de nous. Elle arrêta ma mère pour lui demander si son mari était noir. J’ai demandé à ma mère pourquoi elle posait cette question. Ma mère m’a répondu ‘Ah ! Elle est juste folle. Et ici tout le monde veut absolument être blanc comme un linge.’ Mais je me suis quand même rendu compte à cette époque que j’étais différente des coréens qui vivaient en Corée. […]

Je pense qu’il existe deux types de personnes qui utilisent les produits éclaircissants. Il y a celles qui les utilisent pour unifier leur teint, effacer une cicatrice après avoir eu un coup de soleil ou une petite blessure ; je le ferai aussi si j’en ai besoin un jour. Et il y a celles qui utilisent ces produits religieusement et prennent parfois même des comprimés pour paraître plus clair, éclaircir leur peau. Je pense que celles-ci manquent d’assurance, qu’elles n’ont pas confiance en ce qu’elles sont, et qu’elles croient qu’être blanc, c’est être beau. »

Publicité pour un produit éclaircissant en Asie

Et oui. Même en Asie, on veut avoir la peau claire. Il y a longtemps, elle était signe de noblesse.

C’est intéressant de voir que le colorisme n’existe pas uniquement dans des pays anciennement colonisés. J’ai regardé une vidéo de Off The Great Wall (en anglais) dans laquelle deux jeunes américains d’origine chinoise (un homme et une femme) nous explique, avec humour, pourquoi les chinois veulent avoir la peau la plus blanche : c’était un signe de noblesse, le signe que vous n’aviez pas besoin de travailler (dans les champs) et que vous restiez donc chez vous (à l’abri du soleil). Cet idéal (et le colorisme qui en résulte) se perpétue comme celui qui transmis par les colonisateurs.

Ma conclusion

Ce documentaire m’a fait un effet bizarre mais positif.

Un effet bizarre parce que ces témoignages posent des mots sur des pensées, des propos et des situations quotidiennes auxquels on assiste sans savoir comment réagir. Certains m’ont permis de comprendre pourquoi beaucoup (moi y compris) pouvions réagir sur des faits qui paraissent complètement anodin pour d’autres, parfois sans pouvoir poser vraiment de mot sur ce qui nous dérange dans ce qu’on voit ou entend. Pourquoi ça nous dérange de ne voir que très rarement des noirs à la peaux foncés valorisés dans les pubs, dans les magazines, dans les films ? A cause de l’idée que cela véhicule, à cause des préjugés que cela perpétue « innocemment », à cause du colorisme.

Un effet positif parce qu’une fois qu’on comprend un problème, on peut plus facilement le résoudre. Bien sûr, ce n’est pas une personne qui va venir à bout du colorisme. Mais si une personne fait prendre conscience à une autre personne qui à son tour fera prendre conscience à une autre personne et ainsi de suite, peut-être que la société « se corrigera », comme le dirait Dr Grills.

Photo d'une campagne publicitaire d'United Colors of Benetton

Une campagne de United Colors of Benetton, aperçu d’une société « corrigée » ?

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One Response

  1. AliF_King says

    Article très intéressant!
    Petite précision juste : même dans les sociétés occidentales dites caucasiennes le colorisme a été présent. Il fut 1 temps où le teint devait être très pâle pour « marquer son niveau social », notamment en France jusqu’au XIXeme siècle où ça permettait de faire la différence entre la classe ouvrière entre aures et l’aristocratie (cf. Article sur le bronzage sur Wikipedia).