Pourquoi les blagues racistes ne sont pas si drôles ?

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Suite à quelques tweets lus et échangés sur les blagues racistes dont on ne devrait pas s’offusquer parce qu’on est en 2018 (argument ultime apparemment), j’ai décidé de traduire un post là-dessus.

Problème des blagues racistes

J’ai lu plusieurs articles à ce sujet. Voici le premier post que je publierai sur ce thème. Il y en aura d’autres parce que, jusqu’à présent, je me contentais de dire que je n’aimais pas ce type de blague sans pour autant mettre des mots sur les raisons pour lesquelles je trouve qu’il est important d’arrêter d’en faire. Ces posts sur ce thème me permettront de partager plus clairement mon point de vue.

Cet article est traduit de « 5 Reasons Why Your Racist Jokes Aren’t As Funny As You Think They Are », un article de Andrew Hernández, anthropologiste et professeur à l’Université de New York, dans le public.


Pourquoi les blagues racistes ne sont pas si drôles ?

A tous ceux qui ont déjà fait des blagues racistes ou faussement racistes…
A tous ceux qui ont déjà ri à ce genre de blagues.
Ce post s’adresse à vous.

Il faut que vous le sachiez : ces blagues ne sont pas drôles. Même les blagues ironiques (donc faussement racistes) qui, soi-disant, montrent que vous savez bien quelles discriminations les gens peuvent subir.

C’est un humour très répandu que nous connaissons depuis toujours. Beaucoup disent ces blagues racistes comme exutoire face à la peur du racisme (qui est peut-être à leur avantage). On voit même des personnes faire des blagues racistes sur leur propre communauté.

Exemple de réaction à une blague raciste vu sur Twitter C’est « juste une blague », non ?

Alors, quoi ? C’est « juste une blague », non ? Est-ce que je suis trop susceptible ?

Franchement, non. Ces blagues sont blessantes, peu importe leurs intentions. Et si vous voulez vraiment être « ami » des personnes de couleurs, il faut arrêter ces blagues pour les 5 raisons suivantes.

1. Les blagues racistes rappellent aux gens les discriminations qu’ils subissent dans la vraie vie

Même sur un ton ironique, l’humour raciste rappelle aux personnes ciblées les discriminations qu’elles vivent régulièrement. Inutile de dire que c’est très désagréable. Ca déclenche forcément une émotion négative, peu importe si le but était de blesser la personne ou non.

Et ça ne veut pas dire que la blague elle-même n’est pas blessante.

 

Quand mes amis blancs me taquinent sur la discrimination positive, par exemple, je sais bien qu’ils ne me disent pas que les latinos peuvent seulement progresser grâce à ça. Je sais qu’ils veulent même dire le contraire. Mais avec cette ironie, ils disent finalement deux choses.

D’un côté, ils montrent qu’ils savent qu’on entend dire, la plupart du temps, que les personnes de couleur bénéficient injustement de l’aide de l’état, voire que la discrimination positive est du « racisme inversé ».

D’un autre côté, ils me montrent aussi qu’ils savent à quel point ce discours est arriéré en réalité. Ils me montrent qu’ils savent que le « racisme inversé » n’existe pas (et ne peut exister). Ils me montrent qu’ils savent qu’il existe un racisme structurel (ou racisme institutionnel) qui limite l’évolution professionnelle des personnes de couleur. Ils me montrent qu’ils comprennent tout mon travail dans ce domaine.

Mais voilà le problème, et c’est un problème grave : me montrer tout ça, ça ne sert à rien. Cette blague raciste me rappelle quand même les schémas racistes auxquels ma famille et moi devons faire face toute notre vie.

Les blagues racistes réveillent des souvenirs négatifs

Cette blague me rappelle toutes les fois où j’ai été confronté au racisme, et toutes les fois où je me suis senti honteux, inférieur, sali, faible, inauthentique, étranger, malvenu, et dangereux à cause de ma « différence ».

Cette blague raciste ne fait que renforcer le doute en soi, doute que je ressens déjà parce que, moi aussi, je sais bien tout ce dont j’ai inutilement bénéficié grâce à la discrimination positive.

Croyez-moi, je n’ai pas besoin qu’on me le rappelle sans cesse. D’autres, avec leurs possibles différences discriminantes, n’ont pas besoin, eux non plus, qu’on leur rappelle la marginalisation qu’elles subissent déjà.

2. Les blagues racistes banalise et déstigmatise le racisme

Les blagues racistes me mettent vraiment très mal à l’aise parce qu’elles peuvent faire du racisme une part banale et sans grande gravité de la société. Faire des blagues racistes, c’est minimiser la gravité d’une longue histoire d’oppression envers les gens de couleurs.

Quand quelqu’un fait une blague sur les portoricains qui « ne savent que tondre la pelouse », il minimise le fait que le racisme structurel continue de contraindre les communautés Latinos économiquement, politiquement et socialement.

Illustration de racisme institutionnel

Et le racisme n’est pas une chose dont on doit rire ou qu’on doit à la légère, parce que c’est un sujet avec lequel on ne devrait jamais, au grand jamais, être à l’aise.

Je comprends que, surtout pour ceux qui ne sont pas racistes, admettre l’héritage suprématiste blanc du colonialisme, de l’esclavage et de l’impérialisme ne soit pas non plus agréable. Certes. Ca ne devrait pas être agréable de toute façon. Cependant, la culpabilité « blanche » ne doit pas être une excuse pour rendre le racisme trivial et le banaliser au dépend des gens de couleurs.

Nous devons en parler en profondeur avec sérieux. Ca ne veut pas dire qu’il n’y a pas de place pour l’humour : une  blague peut aider les gens à reconnaître les inégalités tout en nous permettant de se rapprocher en montrant vos propres points faibles.

Mais ces blagues n’ont pas besoin d’être racistes, ni oppressives.

3. Les blagues racistes font comme si la personne visée n’était pas dans le même espace qu’eux

Pardon, je vais le dire de façon direct : les blagues racistes réaffirment la supériorité des blancs.

Soit elles partent du principe que la personne visée n’est pas là avec vous, soit elles méprisent clairement la personne qui est là, avec vous, partageant le même espace.

Voyez cela de la façon suivante : quand vous faites une blague raciste, vous faites passer un humour à destination d’un public blanc avant le malaise que ressentiront les personnes de couleur. En d’autres termes, ces blagues mettent des concepts racistes par essence derrière une blague pour faire rire quelqu’un d’autre (parce que ce n’est sûrement pas pour me faire rire moi).

Comme je le disais plus tôt, cette blague sur ma situation professionnelle était un rappel blessant de mes expériences, et des injustices avec lesquelles beaucoup de Latinos et autres communautés doivent composer.

Mais cette blague raciste montre aussi ce que son auteur pense (ou ne pense pas) de moi, le portoricain qui est devant lui. Elle témoigne de la volonté de minimiser mon malaise pour créer (à nouveau) un espace où les voix dominantes peuvent s’exprimer.

J’entends déjà certains dirent que « les blagues permettent de mettre tout le monde sur le même pied d’égalité » et qu’ils « rêvent du jour où on pourra enfin se moquer les uns des autres ». Mais il faut se rappeler qu’une blague raciste implique forcément un rapport de pouvoir.

Les blagues racistes ne nous rendent pas égaux, surtout quand les blagues elles-mêmes renforcent l’inégalité. Tant que la société restera raciste (ce qui est le cas aujourd’hui), ces blagues ne mettront personne sur le même pied d’égalité. Au contraire, de la même façon que sifflet une femme dans la rue renforce la dominance masculine dans l’espace public, une blague raciste renforce la dominance blanche dans l’espace public.

Illustration du malaise que peut provoquer une blague raciste

A chaque fois que quelqu’un fait ce type de blague, où qu’il soit, il exclut de cet endroit les personnes de couleurs qui partagent les mêmes classe, salle de pause, toilettes, trottoirs, parcs, magasins, restaurants et bars que lui (et ne parlons même pas des comedy club, émissions télés et films).

4. Les blagues racistes réduisent les personnes de couleurs au silence

La peine et la frustration que les blagues racistes engendrent, en plus de renforcer le rapport de pouvoir entre communauté, réduit leur cible au silence. Parce que les personnes de couleur n’ont pas encore le droit de centrer la discussion sur ces plaisanteries.

Parce que malgré les nombreuses discussions sur le fait que les blagues racistes sont blessantes et oppressives, la première réaction est toujours de dire « Rhoo ça va ! Ce n’est qu’une blague ! ». Alors bien sûr, pour celui qui fait la blague, c’est juste une blague. Mais pour moi, le sujet de la blague, c’est bien plus qu’une blague.

Mais le plus frustrant, c’est que quand je demande à des blancs de ne pas refaire des blagues sur « le portoricain qui ne sait que tondre la pelouse », beaucoup ne m’écoute pas. Ils se mettent sur la défensive. Au mieux, ils méprisent mes commentaires en disant que je suis, de toute évidence, trop susceptible ou que je manque d’humour. Au pire, ils m’accusent moi d’enfreindre le 1er amendement en attaquant leur liberté de parole. Ou alors, ils persisteront en argumentant que les Latinos, par exemple, peuvent se faire cette  même blague entre eux, et qu’ils devraient avoir le droit aussi de faire cette blague.

 

Malheureusement, cet argument, qui est dans la logique du « all lives matter » (réponse au slogan Black Lives Matter), ne fait que renforcer la supériorité des blancs dans un espace pourtant mixte, et échoue à faire comprendre (ou à accepter) que les blagues au sein d’une même communauté ne sont pas au même niveau que les blagues racistes. Entre personnes d’une même communauté, ces blagues ne sont pas oppressives. Elles atténuent plutôt la peine causée les inégalités systémiques et de donner une place à des voix sous-représentées.

Ne pas vouloir qu’on me rappelle un passé d’oppression douloureuse par un acte de supériorité blanche ne fait pas de moi quelqu’un de susceptible. Ce n’est pas le signe que je manque d’humour. Et ce n’est certainement pas la preuve que j’oppresse quiconque. C’est plutôt l’humour raciste qui échoue à entendre les voix et reconnaître les expériences de ceux qui sont touchés par cet humour même.

D’ailleurs, l’humour raciste me met (moi, mais aussi les personnes d’autres communautés marginalisées) dans une position perdant-perdant.

  • Si j’essaye de répondre, de m’expliquer, je suis alors réduit au silence, mes arguments sont balayés d’un revers de main, on me reproche d’être susceptible, de manquer d’humour ou de ne pas respecter la liberté d’expression des autres.
  • Si je tolère la blague raciste, je me réduis moi-même au silence.

5. Quand vous faites une blague raciste, vous mettez les personnes de couleur (et ceux qui partagent leur avis) dans une position difficile où ils doivent vous juger

C’est particulièrement vrai quand vous essayez au fond de créer une certaine complicité. Je suis au regret de vous dire que vos  blagues racistes blessent et déçoivent vos amis et vos proches visés par votre blague.

Oui, je sais… Avec ces blagues racistes, beaucoup de mes amis essayent en réalité de montrer leur solidarité avec moi en tant que Latino et avec les personnes de couleur de façon plus générale. Je sais que leur but n’est pas de se montrer insensible. Ils ne veulent pas être racistes. Mais ce n’est pas une raison pour tout se permettre.

 

Les bonnes intentions n’effacent en rien le mal qu’elles peuvent causer, la supériorité blanche qu’elles renforcent. Donc si je choisis de ne pas me taire, je me retrouve alors dans cette étrange posture où je dois débattre avec mes amis de leur potentiel racisme. Et je le fais tout en sachant bien que ça peut avoir des conséquences sur notre amitié.

Vous voyez… Si vous insistez à vouloir faire des blagues racistes, même ironiquement, vous faites la même chose : vous poussez clairement vos amis, proches, connaissances et collègues de couleurs à mettre fin à la conversation (ou alors vous les forcez à garder avec vous une relation gênante et embarrassante). Personnellement, ce n’est pas le type de relation que je cherche avec mes amis… Et j’imagine que ce n’est pas non plus le type de relation que vous cherchez avec vos amis.

***

Les blagues racistes ne sont pas drôles : je ne suis pas une punchline ; les obstacles que rencontrent les communautés discriminées non plus.

Campagne contre l'humour raciste

Les blagues racistes n’ont jamais été drôles pour les personnes ciblées par ces blagues. Par exemple, se plaindre qu’à cause du politiquement correct, on ne peut plus rire de rien, c’est hors sujet : on passe complètement à côté de l’aspect oppressant de la nature de ces blagues elles-mêmes. Ca empêche de voir que les blagues racistes, qui sont destinées à faire rire seulement les blancs, renforce en réalité la supériorité des blancs.

Je n’ai jamais ri à une blague sur les obstacles que rencontrent toujours les Latinos. Ces blagues ne sont pas drôles. Je dirais même que ce ne sont pas des blagues en réalité, pas pour moi.

Je ne demande pas à ce que la société soit moins drôle. Je demande plutôt qu’on réfléchisse à ce que « drôle » pour commencer.

En reconnaissant le point de vue et le vécu des gens de couleurs, les blagues « égalitaires » rendent l’humour plus engageante et accessible. Alors supprimons les blagues racistes de notre vocabulaire.

Contre les blagues racistes, pour Rendre ce monde plus drôle pour tout le monde.

Source : EverydayFemnism.com


Lire des articles sur l’impact des blagues racistes m’a vraiment aidé à comprendre pourquoi ces blagues racistes me mettent moi-même mal à l’aise. Moi, je suis française, d’origine Sénégalaise. J’entends plutôt des blagues sur ma couleur de peau, mes cheveux afro et les facultés (ou non facultés) légendaires des noirs.

Quand je les entends, je ne trouve pas ça drôle, donc je ne ris pas mais je ne dis rien non plus. Donc je me reconnais dans le malaise que décrit dans son post Andrew Hernandez. Mais quand les gens présents dans la conversation réagissent, trouvent la blague limite, j’entends « Rhoo, je rigole ! Ca va ! », « Mais je suis pas raciste, vous savez bien ! » comme si effectivement ça donnait le droit de tout dire.

Je ne sais pas si ce post permettra à certains de se rendre compte qu’ils blessent la « cible » avec leur blague. J’espère qu’ils s’en rendront compte, et qu’ils en tiendront compte. A quoi bon s’entêter dans cet humour si ça crispe nos relations les uns avec les autres. Je pense que c’est important de reconnaître et de respecter le sentiment des autres pour mieux vivre ensemble (qu’ils comprennent d’où viennent ce sentiment négatif ou pas).

Arreter les blagues racistes

Ce post me permettra de mieux comprendre mes réactions les prochaines fois que j’entendrai ces blagues. J’ai trouvé les mots pour expliquer mon malaise. J’ajouterais cependant un dernier point, une chose que je me dis depuis longtemps à propos des blagues racistes (et c’est probablement la linguiste qui est en moi qui parle) : laisser ces blagues racistes dans l’imaginaire collectif fait que ces blagues, clichés, etc. sont transmis aux générations suivantes. Et du coup, pour les générations suivantes, des concepts continuent d’être associés et ainsi les préjugés se transmettent insidieusement. Il tient à chacun d’entre nous de mettre fin à cette transmission, et ça toujours dans l’optique de  mieux vivre ensemble.

Author Réana K.

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